2002, tricententaire de la mort d'Antoine Moreau, le "Père des Pauvres".
Le 25 mars 1702 "à neuf heures du soir", 2 ans après une crise d'apoplexie qui le laissa paralysé, Antoine Moreau rendait son âme à Dieu. L'acte de sépulture, dressé par son successeur, Jean de Rume, curé de Saint- Laurent de Montoire est ainsi rédigé:
"Le 26 mars 1702 a éte inhumé avec les cérémonies ordinaires de l'Eglise, dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement dites de la Charité de cette ville au milieu de la nef, Monsieur Chappellain curé de Couture et doyen de Trôo faisant la cérémonie, Messire Antoine Moreau, ancien doyen de Trôo et cy- devant curé de cette paroisse(…) père fondateur et instituteur des dites Sœurs du Saint-Sacrement, âgé de environ soixante et seize ans , dont la mémoire doit être dans une éternelle bénédiction tant pour sa vie exemplaire que pour ses charités et son zèle pour l'extirpation de l'hérésie de Calvin et la destruction du temple de cette province.
Signé De Rume, Curé."
Certes, le temps n'était pas à l'œcuménisme!
Mais pour se souvenir et surtout étudier la vie et l' œuvre d'Antoine Moreau un problème méthodologique se pose d'emblée pour l'historien afin d'éviter erreurs ou contresens .
En effet une grande partie de la documentation est, à but édifiant, rédigée par des contemporaines du prêtre (Marthe Piozet de la Valette et Marie Anne Guillot), mais qui ne l'ont connu que sur la fin de sa vie. Finalement, la confrontation avec, d'une part le récit d'un autre contemporain du père Moreau, laïc celui-ci, le gentilhomme de Couture Marie Dubois de l'Estourmière, mais pour une époque antérieure de sa vie, et d'autre part, avec les quelques pièces d'archives existantes, nous donne une image intéressante, bien qu'incomplète, de la personnalité du curé.
Il en résulte l'image d'un prêtre d'une piété profonde, féru de la grandeur de son ministère, qui s'inscrit parfaitement dans ce XVIIè siècle religieux dominé par le modèle vincentien. Il incarne le vertus de l'Eglise post-tridentine, qui sont des vertus d'action, où la foi s'exprime dans les œuvres et dans une charité active.
Ainsi ses œuvres nous fournissent un plan réduit de tous les problèmes religieux généraux de l'époque: faire carrière, le retournement psychologique, les séminaires, la pastorale, la lutte contre les protestants, la mise en place des dévotions exaltées par la Réforme catholique(Vierge et Saint-Sacrement), le poids de la hiérarchie épiscopale, la montée du Jansénisme et l'influence grandissante des grandes dames de la Cour dans les œuvres de charité.
C'était aussi un homme d'action capable de "s'enflammer" aussi bien contre des bateleurs que contre des blasphémateurs ou des protestants; pour lui la défense ou la conquête des âmes étant aussi une sorte de "combat".
Les trois "combats" menés parallèlement par le père Moreau connurent leur sommet à la même époque: en 1662 il obtenait l'aide des premières "filles de la charité", ensuite cette date fut reconnue par les Lettres Patentes de Louis XIV(1680) comme étant le point de départ de la Congrégation du père Moreau. Enfin, en 1663, le prêche protestant était interdit. En l'espace d'une année, il obtenait la consécration pour ses œuvres.
La fondation de la Congrégation des Sœurs du Très -Saint-Sacrement et de la Charité témoigne de son souci permanent de "sauver les âmes" et de soulager les souffrances du corps.
Derrière cette œuvre se profile, omniprésent, le modèle représenté par Vincent- de- Paul: en effet le parallèle entre les deux vies est frappant et les exemples abondent, mais les preuves incontestables de contacts entre les deux hommes font défaut.
Ainsi la biographie de ce "saint" prêtre est rendue difficile par l'absence de textes de sa main: sont-ils perdus, ou n'eut-il pas le temps d'en écrire beaucoup du fait de ses multiples préoccupations? Quel était réellement son niveau de formation , quels livres lisait-il ? Son acte de donation de ses biens aux Sœurs en 1700 n'en signale aucun, mais cela veut-il dire qu'il n'en possédait pas? Il nous est donc plus familier par les règlements qu'il rédigea ou inspira et par l'œuvre de la Congrégation des Sœurs du Très- Saint-Sacrement et de la Charité qu'il créa et existe encore aujourd'hui.
Origines familiales et formation
Lors de notre étude l'objectif n'était pas de rédiger une hagiographie du Père Moreau car une telle littérature existait déjà avec l'ouvrage du chanoine Clément commandé par l'archevêque de Bourges en 1893. Ce dernier, Monseigneur Boyer, le confirmait dans son approbation en affirmant que "c'est avec une complaisance dont on perçoit toute l'intensité, que vous parlez du Prêtre Vénérable dont vous retracez la vie". Notre volonté était de relater la carrière et les œuvres d'Antoine Moreau, mais avec une toute autre optique, en nous attachant principalement à les resituer dans le contexte de la restauration catholique dont le XVIIème siècle fut le théâtre .
L'enfance d'Antoine Moreau demeure très méconnue, du fait de l'absence d'archives et de la grande sobriété de détails donnés par le "manuscrit de Levroux". Manuscrit trouvé à Levroux dans l'Indre en 1866, écrit sur papier portant la marque "Vendôme 1752", cette copie est attribuée à sœur Colombe Jamin ou sœur Bénigne Audouin. La tradition veut que le manuscrit primitif, aujourd'hui introuvable, ait été rédigé par sœur Marthe Piozet de la Valette. Il s'agit d'un cahier de 20 feuillets formant 40 folios paginés au recto, de 24 x 18 cm de format, dont les deux premiers feuillets manquent et les quatre derniers sont en blanc.
Pour ses origines familiales, nous savons qu'Antoine Moreau naquît à Paris le 12 mai 1625 de parents "honnestes bourgeois fort accomodés des biens de la fortune". Le manuscrit dit de Levroux ne précise pas les noms des parents ni même la profession de son père: le terme "bourgeois" exprimant à la fois la propriété substantielle, la puissance, l'aisance et la résidence urbaine.
En fait, il est issu d'un milieu d'officiers par son père et son grand père. Ce dernier, Gabriel Moreau, "vivant receveur de la terre et seigneurie dudit Brunoy" (chef-lieu de canton de l'Essonne, arrondissement d'Evry, près de la forêt de Sénart), eut six enfants, dont Claude Moreau, père d'Antoine, de sa première épouse Jeanne Gilles. La cause de béatification indique que Claude Moreau détient un office de notaire royal à Angers en 1617, et un acte de cession de rente daté de 1621 en indique la vente. Cette année, 1617, coïncide justement avec l'appellation de "Secrétaire de la chambre du Roi", dont il sera qualifié jusqu'en 1646. En outre, de 1621 à 1623, il sera "Huissier de la Chambre de Madame Sœur du Roy" et enfin, apogée, il est "Commis de l'Epargne" en 1640 sur l'acte de mariage de sa fille Marie.
Claude Moreau épousa en 1608, Marguerite Guesdier à Brie-Comte-Robert, dont il eut 5 enfants. Ils habitèrent donc Angers, puis ensuite Paris, où ils demeurèrent successivement rue Saint-Antoine, paroisse de Saint Gervais en 1618, rue Saint bon, paroisse Saint Médéric de 1621à 1623 et enfin, rue des Petits Champs, paroisse Saint-Eustache de 1629 à 1646. Antoine Moreau dût naître vraisemblablement à l'une de ces deux adresses.
Sa mère, Marguerite Guesdier, est issue d'une famille que l'on voit dominer le Chapitre Saint Martin de Tours pendant tout le XVIIème siècle en vertu d'un droit de présentation dont la famille usa habilement.Nous constatons cette omniprésence avec son oncle, Jacques Guesdier, "clerc du diocèse de Paris", qui a la provision du sous-doyenné de Saint Martin, par résignation de Roger Guesdier, devenu Prévôt de Blaslay en 1622, 1625 et 1630. Les deux frères de Marguerite Guesdier, Guillaume et Louis, décèderont respectivement "prestres, chanoines et Sous-Doyen" et "chanoine et Prévost de Restigné".
Les liens entre les deux familles semblent avoir été très resserrés comme le témoigne l'existence de divers contrats passés entre leurs membres. De plus, ce sont les chanoines Guesdier qui durent être les promoteurs de l'alliance de la famille Moreau avec une famille en voie d'ascension vers la noblesse les Renazé: en 1640 à Tours Marie Moreau, sœur d'Antoine, épouse Claude Renazé, Sieur de la Forterie de la paroisse Saint Sulpice du Louroux. En effet les Renazé se trouvaient au Chapitre de Saint Martin de Tours comme "Baillis de la seigneurie de Ligueil", ce qui permit sans doute aux chanoines de les mettre en relation avec la famille Moreau.
Antoine Moreau avait une seconde sœur, Anne, qui tient une place très importante dans la famille puisqu'elle apparaît souvent dans les actes notariés comme la gérante des biens familiaux. Il eut aussi deux frères, mais si l'un semble connu, il n'est fait mention de l'autre sur aucun acte. Or le manuscrit de Levroux ne mentionne que "deux garçons" dont "le cadet se fit religieux à Fontevreau où il a vécu dans une grande piété"; cette thèse du troisième frère religieux n'est malgré tout pas à écarter, la famille Moreau ayant résidé à Angers.
Antoine Moreau fut donc élevé dans une famille d'officiers royaux en pleine ascension. Afin de parachever cette progression ces familles se devaient de ne pas négliger l'instruction de leurs enfants.
Mais si son milieu familial nous est partiellement dévoilé, son éducation, par contre, nous demeure obscure. Le manuscrit de Levroux nous apporte quelques renseignements sur ses parents, qui sont dits "très chrétiens et bons catholiques". Ceux-ci "urent grand soin d'élever leurs enfants dans la crainte de Dieu et de faire étudier les belles lettres…"et nous apprenons plus loin qu'Antoine Moreau "profita merveilleusement dans les études et acheva son cours de philosophie". Cette source, pour l'historien, mérite beaucoup de prudence car les preuves manquent et les indications sont bien maigres pour une période aussi capitale que celle de l'adolescence: nous ignorons à ce jour à quel collège il fut inscrit. Quels étaient ses jeux ? Quelles étaient ses lectures, ses influences ?
Par contre, nous pouvons remarquer que grâce à une efficace stratégie patrimoniale, l'alliance des familles Moreau-Guesdier-Renazé regroupait les trois voies permettant l'ascension sociale: les offices avec la famille Moreau, le clergé représenté par les chanoines Guesdier et "l'épée" avec les Renazé: Antoine moreau n'avait qu'à choisir sa voie…
"Des armes au missel": ruptures et évolution vers l'apostolat
C'est après son cours de Philosophie qu'intervint le premier choix, qui fut aussi une rupture avec son milieu familial : "il prit le parti des armes et avec un courage intrépide, il voulut combattre pour la gloire de son Roy". Ainsi, selon sa biographe (Manuscrit dit de Levroux), c'est "poussé par un feu de jeunesse qu'il entreprit la carrière des armes". Plus loin elle explique que la vie des camps et la pratique de cette "profession tumultueuse et sanguinaire" n'altéra en rien "ses nobles inclinations ni ses bonnes dispositions à la vertu que le ciel avait répandues dans son cœur". Il n'est pas question ici de faire un procès à la sœur biographe, mais il y avait peut-être aussi un désir d'ascension ou d'établissement social que l'on retrouve pour de nombreux fils de la bourgeoisie de l'époque. Craignait-elle aussi que ce passage de sa vie ternisse ses choix et ses œuvres futures ? Mais l'apôtre Paul n'eut-il pas lui aussi une jeunesse débridée ? Il en est de même pour Vincent de Paul dont deux années de la vie prêtent à discussion .
La seconde rupture, la "conversion", survint quand la troupe à laquelle il appartenait, venant d'emporter une ville d'assaut, se livrait au pillage et à toutes les violences, sort classique des cités vaincues. De quelle guerre et de quelle ville s'agissait-il ? Il est quasiment impossible de le savoir pour une époque aussi troublée : Guerre de Trente Ans et troubles intérieurs (agitation protestante, des Grands et du peuple). L'exactitude et la précision du récit ne sont pas les éléments les plus importants, le but de l'œuvre étant l'édification des sœurs qui seraient amenées à la lire.
Ainsi, Antoine Moreau aurait été ému par la détresse de "deux jeunes demoiselles de condition, belles et bien faites et propres à charmer un cœur moins dévoué". Il les aurait fait échapper à la soldatesque en les cachant "dans le clocher d'une église".
Ce "retournement sur soi" de ce jeune soldat (de condition lui aussi)n'est pas un fait isolé pour l'époque. C'est ce qui conduira R.Taveneaux à appeler le XVIIème siècle, le siècle des "convertis", plus encore que le siècle des saints. Cette rupture avait sans doute plusieurs motivations : espoirs déçus, mœurs, influence de son frère religieux à Fontevrault et de ses oncles, décès de son père. Toutefois, toujours selon sa biographe, il ne déserta pas. Nous retrouvons là un cheminement similaire à celui d'Ignace de Loyola ou de bien d'autres moins connus.
Cet événement , lui aussi, n'est pas daté, mais il dut se dérouler vraisemblablement dans les années 1643-1647. Ensuite il reprit les études, fit son cours de Théologie, et fut fait bachelier de Sorbonne, puis "il embrassa l'état ecclésiastique et se fit ordonner prestre".
La rupture n'était pas encore complètement consommée, il lui restait à se retirer "dans quelque paroisse de campagne, où loin du grand monde il put vivre inconnu comme un des plus simples prestres". Nous ne savons rien de la réaction de sa mère: tenta-t-elle de s'opposer à cette vocation ou la bénit-elle? C'est regrettable car le rôle de la famille est un élément important de la vocation religieuse puisqu'elle peut en être tout aussi bien le meilleur auxiliaire que le pire ennemi.
La cure de saint Lubin de Suèvres (13 km de Blois) était vacante au moment de l'ordination d'Antoine Moreau; elle lui fut offerte et il l'accepta. Suèvres faisait alors partie du diocèse de Chartres et était un doyenné divisé en trois paroisses: saint Christophe, la plus importante, saint Martin, et saint Lubin, la plus petite. Or, Suèvres était l'une des quinze Prévôtés du Chapitre saint Martin de Tours. Les Prévôtés étaient à la présentation du Doyen et à la nomination du Chapitre, ainsi tout s'explique ! Sa famille étant représentée dans le Chapitre par le biais de ses oncles Guesdier, ceux-ci durent certainement intercéder en faveur du jeune prêtre, avec peut-être pour projet de le faire entrer un jour dans le "vénérable" Chapitre.
Le "Manuscrit de Levroux" ne mentionne que la "petite cure de saint Lubin de Suèvres", mais en fait Antoine Moreau avait reçu aussi quatre petits bénéfices qui ne demandaient pas la résidence: "les Petites Aumôneries" à saint Martin de Tours et à Blois, les Chapellenies de saint Nicolas du saint Sauveur et celle de saint Eloi à la même église.
Les registres paroissiaux de Suèvres portent la première signature d'Antoine Moreau le 24 septembre 1652 et sa dernière est du 20 novembre 1655. Pour cette période peu de faits précis de son court ministère ne nous ont été conservés si ce n'est le nom de son domestique : René Corbin. Par contre, la Lettre Circulaire de la Mère Marie-Anne Guillot relate que pour "faire cesser les sollicitations de ses oncles, il célébra pour lui-même, une messe de requiem". Libéré de toute ambition mondaine, de tout souci de conscience, il pouvait s'adonner complètement à son ministère. Cette tradition le situe parfaitement dans la lignée de personnages tels que Adrien Bourdoise, fondateur en 1612, dans sa paroisse de saint Nicolas du Chardonnet, d'une communauté d'ecclésiastiques vouée aux fonctions paroissiales (devenue séminaire en 1644). En outre, nous savons au moins une chose irréfutable, c'est que le 21 juillet 1654 il se trouvait à Paris, "logé rue et paroisse saint André des Arts, au Louis d'Or", pour faire donation à sa sœur Anne de ses droits "en la succession de défunt Messire Claude Moreau son père"; absence confirmée par les registres paroissiaux de Suèvres. Après trois ans de ministère il quittait Suèvres pour une paroisse non dépendante du Chapitre saint Martin de Tours: la rupture était totale et consommée !
Pour quelles raisons, pour quels motifs Antoine Moreau passa un jour à Montoire? L' abbé Brisset dans son Histoire de Montoire écrivit "qu'il se rendait probablement dans le Maine". Peut-être allait-il voir un parent à Angers, à moins qu'ayant appris que la cure de Montoire était vacante il ne se rendait au Mans (la ville dépendant alors du diocèse du Mans) pour proposer sa candidature ? Est-ce aussi la forte implantation protestante dans la ville qui le motiva ? En effet, les calvinistes y avaient un temple avec le libre exercice de leur culte ainsi qu'un cimetière.
Toujours est-il que la tradition relatée par le "Manuscrit de Levroux" puis reprise par l'abbé Brisset raconte qu'Antoine Moreau "parut sur la place du marché et voyant un théâtre dressé et des bateleurs qui se préparaient à jouer leur farce ordinaire…monta sur le théâtre, prêcha le crucifix à la main contre ces farceurs" si bien qu'il suscita "l'enthousiasme des paroissiens". Cet aspect du personnage, dans sa lutte contre les bateleurs le situe encore une fois dans la lignée d'un Bourdoise qui lutta farouchement contre les foires dans les cimetières et par cette pastorale antifestive nous retrouvons aussi les thèmes chers à la Compagnie du saint Sacrement.
La paroisse était sans curé puisque Marguerit Pageau, prêtre oratorien natif de Montoire, l'avait quittée après seulement deux années de ministère. Son dernier acte sur les registres de baptême étant daté du 5 septembre 1655, le passage d'Antoine Moreau dut se situer peu après. Clément repris par Brisset écrit que "dès que les paroissiens furent assurés du consentement d'Antoine Moreau, une députation des plus notables…se rendit auprès de Michel Amelot , Conseiller au Parlement, qui, en sa qualité d'abbé de Saint-Calais, avait la présentation des deux cures de Montoire. Munie de la demande du présentateur, la députation se rend sans délai auprès de Mgr Philibert Emmanuel de Beaumanoir de Lavardin, évêque du Mans, et le prélat…signe sans hésiter la nomination". Brisset date les faits du 6 décembre 1655, mais rien n'est moins sûr.
Le premier acte d'Antoine Moreau inscrit sur les registres paroissiaux de saint Laurent de Montoire en date du 21 janvier 1656 est l'acte de décès de monsieur de la Touche Dolbeau.
Avant de décrire le ministère d'Antoine Moreau à Montoire, il convient de s'arrêter sur deux personnages qui, outre le vicaire Guyard, se trouveront auprès du prêtre et lui apporteront un réconfort spirituel et matériel. Le premier Guillaume Martin est un pasteur protestant qui abjura et fit publiquement profession de foi catholique (ainsi que sa femme et sa domestique ) en l'église de la ville en 1649 à l'occasion d'une mission prêchée par deux pères Capucins. Ordonné prêtre, il devint un auxiliaire précieux du curé de Montoire dans sa lutte contre le protestantisme par ses qualités de controversiste, ainsi que par sa qualité de médecin. C'est pourquoi Antoine Moreau, ordinairement très laconique sur les actes d'inhumation, lui consacra, à son décès en 1674, un petit éloge bien senti: "Les écrits qu'il a laissé au public touchant la controverse font assez voir les sentiments qu'il avait et dans lesquels il est mort, pour la religion catholique apostolique et romaine, et l'horreur qu'il avait de la religion prétendue réformée dans laquelle il était né et avait fait la charge de ministre un temps assez considérable. On peut dire sans plus long discours à ceux qui liront ces lignes VIRUM BONUM" (sic). Le second, le gentilhomme de Couture, Marie Dubois sieur de l'Estourmière et du Poirier, valet de chambre de Louis XIII puis Louis XIV, apparaît comme un témoin de tout premier ordre pour notre sujet. En effet, ce personnage partageant son temps entre la cour et le Bas-Vendômois a tenu un journal dans lequel nous trouvons bien des éclaircissements sur l'action du Père Moreau qu'il tenait en grande estime puisqu'il le qualifiait de" grand homme de bien" ou de "grand apôtre qui imitait la vie de saint Paul".
Pour étudier ce ministère il nous est apparu plus explicite de classer ses actions selon les trois axes majeurs de son sacerdoce : la lutte contre le protestantisme, son zèle paroissial et eucharistique, et son action charitable. Mais il ne faut pas négliger que tous les actes de sa vie pastorale ont un lien entre eux, et que tous ses efforts en faveur du culte eucharistique peuvent aussi bien être rattachés à la lutte antiprotestante.
La lutte contre les protestants
Les protestants calvinistes étaient nombreux à Montoire(un peu moins de 1000 selon Brisset) et la région ,qui appartenait au Colloque de Touraine, fut aussi le théâtre de luttes farouches entre les deux confessions. A l'arrivée d'Antoine Moreau la tension entre les deux communautés était réelle: ainsi des paroissiens reprochaient au pasteur Daniel de l'Herpinière de "faire exercice de religion dans la maison particulière de monsieur Jacques Bigot avocat…à trente pas de la chapelle des Augustins dont ils troublaient l'office". En outre ils sont accusés de refuser d'ouvrir leurs portes quand on devait porter le Viatique à leurs serviteurs catholiques et de ne pas le saluer lorsqu'ils le rencontraient dans la rue (mais comment le pouvaient-ils ?). L'exaspération était à son comble comme le témoigne Marie Dubois pour l'enterrement ,le 27 avril 1661, du protestant Georges de Ridouet, seigneur de Censey et de la Denisière. La cérémonie se passa très mal car " il se trouvait presque tous les enfants de Montoire qui faisaient un grand bruit devant le Marquis de Cogners et le peu de huguenots qui l'avait accompagné; ces enfants firent leurs ordures sur cette fosse et ceux qui qui n'en avaient pas envie allèrent quérir de la bourbe qu'ils jettèrent sur la fosse" prouvant ainsi, par ce comportement lamentable, le climat de haine antiprotestante de nombreux paroissiens.
Dans ce contexte, Antoine Moreau entama le combat juridique et fit des démarches auprès des autorités compétentes (tant civiles que religieuses) pour demander l'application de l'Edit de Nantes, aucun temple n'étant prévu à Montoire. La tradition rapporte qu'après avoir échoué auprès de César, Duc de Vendôme, puis de son évêque Philibert Emmanuel de Lavardin, et enfin de l'Intendant, il se serait rendu à Paris rencontrer Louis XIV et obtenir de ce dernier l'abolition du temple et du culte de sa ville le 15 avril 1663. Or, d'après les documents que nous avons pu consulter, il n'y a pas de preuve d'une telle démarche; d'ailleurs un personnage de la cour comme Marie Dubois dans son journal n'en fait pas mention. Les sœurs biographes confondent-elles avec la venue à Paris d'Antoine Moreau en mars ou avril 1662 auprès des Dames de la Charité pour obtenir des subsides pour sa paroisse frappée de famine?
En fait, il semble que, par ses requêtes, le père Moreau utilise la "commission pour informer des contraventions faites à l'Edit de Nantes" créée le 15 avril 1661. En principe, les commissaires royaux chargés de vérifier les droits à l'exercice du culte des diverses communautés devaient entendre les doléances tant des réformés que de leurs adversaires. Pratiquement il n'en sera rien. Ils sont deux par province, l'un catholique, l'autre protestant. Mais le commissaire catholique est l'intendant même de la province, et le commissaire protestant un petit gentilhomme sans autorité. Chaque Eglise devait produire des titres écrits qui prouvaient son droit à l'exercice du culte. Mais beaucoup d'Eglises, rurales surtout, ne possèdaient pas les pièces exigées (pour les années 1596 et 1597) et risquaient d'être condamnées par "forclusion"; ces vérifications d'exercice auront lieu surtout de 1661 à 1666. Antoine Moreau obtint, en s'appuyant sur la requête de son évêque en union avec le syndic du clergé de son diocèse, un arrêt du Conseil du Roi défendant les protestants de prêcher à Montoire, en dehors du lieu qui leur était assigné, daté du 20 mars 1663. Enfin, un dernier arrêté, daté du 3 juillet 1663, de Bernard de Fortias, intendant d'Orléans et de Bourges, et de Jacques Bellay, commissaire, après une requête d'Antoine Moreau datée du 16 août 1662, arguant du fait que le Duc de Vendôme actuel étant catholique, la permission accordée en 1577 au roi de Navarre comme faveur personnelle cessait de droit, et que le ministre l'Herpinière devait s'abstenir de toute prédication à Montoire. A l'annonce de cette nouvelle, les paroissiens se ruèrent sur le temple et le détruisirent pierre par pierre "sans que ni le père de famille ni les ouvriers n'en furent jamais inquiétés". Ce fait est confirmé par Marie Dubois qui le met en relation avec la destruction de cinquante temples en Languedoc par le Prince de Conti. Nous n'avons trouvé aucune mention d'une éventuelle résistance des protestants, mais nous savons que le curé de Saint Laurent éprouva le besoin de se retirer dans les jours qui suivirent au Couvent des Camaldules de la Flotte sans en avoir parlé à personne. Cela jeta le trouble dans la population catholique qui craignait d'éventuelles représailles protestantes d'autant "qu'ayant trouvé un corps mort dans la rivière à demi mangé par les poissons, on crut que c'était le corps de monsieur Moreau". Son retour les rassura.
Le temple abattu il restait à "faire regagner le troupeau aux brebis égarées". Ce fut le temps des conversions parfois retentissantes. Ainsi, le "chef" du parti calviniste de la région, le Marquis de Cogners seigneur de Fargot abjure entre 1663 et 1674, ainsi que Beaumont de la Ronce Marquis de Thouars. Ces conversion durent avoir un grand retentissement et valeur de symbole. Les registres paroissiaux signalent 7 autres abjurations de personnes plus modestes. 5 eurent lieu à l'Abbaye de la Virginité des Roches-L'Evêque, dont l'Abbesse Elisabeth Marguerite de Harlay- Champvallon, était la sœur de François de Harlay ,Archevêque de Paris, qui se distingua dans la lutte contre les protestants et les Jansénistes. Elle deviendra Abbesse de Port-Royal en 1685. Parmi ces abjuration signalons, en 1681, celle de Madeleine Boulay âgée de seulement 9 ans ! Elle deviendra religieuse dans la congrégation fondée par le père Moreau. En 1685 l'Edit de Nantes était révoqué, mais en 1693 le père Moreau écrivait à l'Intendant pour se plaindre du refus des "nouveaux convertis" (les protestants restés dans le royaume étaient nommés ainsi) d'assister à la messe.
Toujours est-il que les protestants sont passés d'un tiers de la population en 1662 à "quatre chefs de famille" à la mort du père Moreau en 1702. Mais le ministère d'Antoine Moreau comporte encore d'autres aspects notamment pour régénérer la piété.
(…à suivre…)
F.Monnier
les articles constituant cette page, résument, en fait, un Mémoire de Maîtrise d'Histoire pour l'université de Tours soutenu en 1984 par l'auteur.